La stratégie numérique du Québec rendra-t-elle les commerçants d’ici plus compétitifs?

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Le gouvernement québécois a récemment publié sa Stratégie numérique du Québec, un document très attendu dans un contexte où le numérique bouleverse autant les services aux citoyens que l’économie et la culture.

En tant que spécialistes en stratégie omnicanale, la Stratégie a donc rapidement attiré notre attention, d’autant plus que nous avons à cœur la réussite des entreprises d’ici, et nous sommes curieux de voir comment sa mise en place changera les possibilités pour ces entreprises, qui vivent actuellement de grands bouleversements, tant parce que le numérique les force à revoir leur façon d’opérer que parce qu’il amène de nouveaux compétiteurs, souvent des géants étrangers, et parce qu’il permet aussi de rejoindre des clients jusqu’ici inaccessibles.

Que cache donc cette Stratégie numérique du Québec pour le commerçant québécois?

Notons d’abord que la Stratégie veut se positionner comme un réel projet de société ambitieux, orientée autour de sept différents secteurs, soit l’infrastructure (connexion Internet), la formation, l’administration publique, les villes, la santé, la culture, et l’économie.

C’est ce dernier secteur qui nous intéresse en particulier, et c’est avec l’orientation “Une économie d’excellence numérique” que la Stratégie s’adresse plus directement à la majorité des entreprises, bien que certaines entreprises oeuvrent par exemple dans des secteurs liés à la santé ou à la culture ou encore fournissent de l’infrastructure réseau.

L’intensité numérique… mais qu’est-ce que cela veut dire?

L’orientation “Une économie d’excellence numérique” vise une cible de 50% d’amélioration de “l’intensité numérique” de l’ensemble des entreprises du Québec sur 5 ans (de 2016 à 2022). Concrètement, l’intensité numérique est un indice calculé à partir d’un ensemble d’indicateurs mis sur pied par l’Institut de la statistique du Québec (dont le site Web était ironiquement tout à fait hors d’usage lors de l’écriture de cet article, et toute la journée du 12 janvier 2018 ; le gouvernement n’a-t-il pas un plan de continuité pour son hébergement?)

Ces observations sont groupées en 37 différents indicateurs généraux, qui varient de l’utilisation d’Internet par les entreprises, à la vente en ligne, en passant par l’accès à Internet mobile offert aux employés, et l’échange informatisé d’informations. Ils sont groupés dans des thématiques très larges telles que l’excellence informationnelle, l’expérience-client et la gouvernance numérique.

“Pour l’instant, si certains constats de l’Enquête sur l’intégration d’Internet aux processus d’affaires commencent à être publiés dans différents rapports, difficile d’y retrouver clairement ce que signifie réellement l’“intensité numérique”, et surtout, si cet indicateur témoigne réellement de la vitalité numérique de nos organisations, ou simplement de l’utilisation ou non de technologies prises au sens très large.”

Cette cible soulève plusieurs questions pour les entreprises qui souhaiteraient améliorer leur présence numérique :

  • Ces indicateurs sont-ils réellement garants de succès ou de compétitivité dans un monde numérique mondialisé?
  • Peut-on obtenir une bonne cote, et, malgré tout, être en danger du point de vue compétitif ou financier?
  • Pourquoi ne pas avoir choisi un indicateur basé sur le succès d’affaires lié au numérique ?
    • Par exemple en revenus incrémentaux et en économies générées, comme la contribution des affaires électroniques au PIB.
    • Une facette concernant la génération de revenus auprès de clients internationaux (sans nécessairement parler d’exportations) aurait pu se greffer à un tel indicateur.
  • Comme il s’agit d’un indicateur régional, comment se comparer à des acteurs internationaux?
    • Quelle cote obtiendrait, par exemple, Amazon, Google, Facebook ou Apple en regard de cet indice?
    • Quelle est la cote moyenne au Canada? En France? Aux États-Unis?
  • Puisque l’indice est calculé sur un grand nombre de points individuels, est-il possible qu’une entreprise mette en place de nombreux points tactiques tout en ayant une stratégie d’ensemble faible ou incohérente, qui aboutira à un insuccès?

“Au final, l’entrepreneur ou le gestionnaire moyen comprend (et peut soutenir) les intentions de l’orientation, mais la question subsiste : cette stratégie numérique renforcera-t-elle notre commerce dans un contexte où plus de 70% des achats en ligne des québécois échappent aux marchands d’ici?”

À cet effet, les sous-objectifs de la stratégie donnent un peu plus de détails concrets.

1. La transformation numérique des entreprises, tous secteurs confondus

Cet objectif vise la sensibilisation des dirigeants, en particulier dans les PME, face à la nécessité d’une transformation numérique, et une intensification des efforts en numérique, notamment en termes de commerce électronique, d’industrie 4.0 et de modélisation des données du bâtiment.

Les mesures plus concrètes proposées semblent concentrées autour de 3 axes :

a) Un accompagnement spécialisé pour 3000 PME

Il s’agit notamment du programme mis sur pied avec le CQCD, qui concernait déjà 1 325 détaillants avec une subvention de 4,63M$ (environ 3500$ par détaillant, ce qui défraie environ le coût de quelques jours de cours ou quelques milliers de visites en publicité numérique, soit quelques dizaines de transactions avec un taux de conversion typique).

D’autres entreprises obtiendront des diagnostics préliminaires et de l’accompagnement, notamment pour l’entreprise 4.0, via les conseillers en développement économiques régionaux du MESI.

b) Le programme MACH-FAB 4.0

Ce programme concerne principalement une aide à la numérisation de processus de fabrication chez les entreprises manufacturières du secteur aéronautique. Son impact risque d’être négligeable pour la grande majorité des commerçants.

c) Amélioration du soutien financier pour 1 700 PME

Il s’agit surtout de bonification de programmes et de crédits d’impôt déjà existants, notamment :

  • Crédit d’impôt relatif à l’intégration des T.I. : ce programme s’adresse aux PME, notamment aux commerçants pour la planification et la mise en place d’un progiciel de gestion intégrée des opérations (ERP), de la relation-client (CRM), ou de la chaîne logistique (SCM) et du matériel lié.
  • Programme Essor : Un volet de ce programme touche “Les projets numériques portant sur l’acquisition d’équipements et de logiciels par les entreprises du commerce de détail, commerce de gros – distributeurs (ayant des activités à valeur ajoutée) dont les dépenses admissibles sont d’au moins 250 000 $.” Cet aide accessible aux commerçants couvre uniquement l’achat d’équipement et de logiciels, et couvre de 15 à 25% des coûts sous forme de contribution, garantie de prêt ou de prise de participation.
    Les 2 autres des 3 volets de ce programme visent le secteur de l’exploitation forestière et les entreprises touchées par les droits compensateurs et antidumping.
  • [Créativité Québec : ce programme ne semble pas accessible aux commerçants.]

Quelle valeur pour nos commerçants?

Dans le premier ou le 3e cas, plusieurs PME pourraient bénéficier d’une aide bienvenue, quoique liée de façon limitée au monde numérique : le crédit d’impôt relatif à l’intégration des T.I. couvre des types de systèmes qui existaient déjà il y a 25 ans, et qui pourraient très bien être acquis sans même avoir recours au numérique.

Rappelons toutefois que le secteur de la vente au détail inclut 27 321 établissements au Québec, sans compter le secteurs de l’automobile, de l’alimentation, ni la distribution et le commerce de gros.

Pour la plupart des mesures à l’exception du programme Essor, il est difficile de voir comment le programme couvrira les plus grands joueurs, et les établissements moins locaux, qui sont plus à risque face à la compétition internationale apportée par le numérique.

Sans compter que ces grands joueurs ont des processus complexes et un éventail de produits et services plus étendu, plus difficile à mettre en ligne. D’autant plus que selon les plus récents chiffres de l’ISQ, seulement 32% des détaillants et 26% des grossistes québécois vendent en ligne, et que la vente en ligne ne semble être qu’un seul des 37 indicateurs observés, parmi plusieurs autres à l’impact économique moins certain.  

Notons aussi que plusieurs de ces programmes ne peuvent couvrir que l’achat d’équipement ou de logiciels : ces achats se feront-ils au Québec?

Et pourquoi ne couvre-t-on que ce type d’investissement (on pourrait par exemple soutenir la commercialisation en ligne au Québec, ce qui supporterait aussi le secteur médiatique (et publicitaire) québécois (qui vit aussi des perturbations)?

2. Un secteur technologique renforcé

Cet objectif concerne spécifiquement le secteur des technologies numériques au Québec. En s’appuyant sur le Plan d’action en économie numérique et sur le programme Startup Québec, il vise surtout à enrichir les possibilités pour les startups du Québec, ainsi qu’à supporter le secteur technologique québécois.

Bien que cette facette de la Stratégie, ne vise aucunement les commerçants, ceux-ci pourraient y voir la possibilité de faire des partenariats avec des entreprises technologiques ciblées qui, elles, auraient besoin de commerçants pour tester ou appliquer une partie de leurs innovations.

3. Une présence internationale par le numérique

Cet objectif vise l’utilisation du numérique pour faire connaître l’offre québécoise à l’étranger, en soulignant que le numérique abaisse les frontières.

Dans ce cas-ci, on dit que le gouvernement “intensifiera ses initiatives au chapitre des exportations pour appuyer la présence des entreprises québécoises sur les marchés mondiaux par l’utilisation de moyens numériques, par exemple par le commerce électronique”, une mesure bienvenue dans le contexte expliqué en introduction.

Toutefois, les deux mesures concrètes listées dans cette section ne visent pas directement les commerçants, mais plutôt :

  • Le projet Technopolys, qui aspire à promouvoir le secteur technologique québécois à l’étranger, et duquel Adviso est déjà partenaire ;
  • Le projet ENCQOR coinjoint avec l’Ontario, qui concerne la place que veulent prendre les deux provinces dans l’innovation autour des réseaux de nouvelle génération (incluant 5G), qui pourra soutenir diverses applications, notamment en transport intelligent.

Une ouverture à aller plus loin

Jusqu’ici, notre analyse peut sembler dresser un portrait critique de la Stratégie, notons toutefois que son texte mentionne aussi :

“Comme la mise en œuvre du Plan d’action en économie numérique est évolutive, ses mesures seront adaptées et bonifiées en fonction de la progression de l’économie numérique de même que des besoins des entreprises et des organisations québécoises. Ainsi, de nouveaux outils pourront être mis à la disposition de ces dernières, et des améliorations pourront être apportées aux mesures actuelles afin d’accélérer ce mouvement, de stimuler les innovations issues du numérique et de renforcer le secteur des technologies numériques.”

C’est dans cette optique que ce texte est publié : les orientations de la Stratégie numérique du Québec et les intentions générales décrites dans ce document sont motivantes pour l’essor du numérique au Québec.

Toutefois, on peut facilement imaginer que les commerçants québécois établis (tant en B2B qu’en B2C), ceux-là même qui investissent dans leur propre stratégie numérique depuis 5, 10 ou 15 ans (Amazon aura bien 23 ans cette année), essaient de rester performants au quotidien et attendent déjà la version 2.0 (ou 5.0) de cette stratégie numérique, qui leur permettra vraiment de repousser les limites et la compétition.

On pense entre autres aux thématiques comme les nouveaux modèles logistiques numériques, la numérisation des magasins dans un contexte omnicanal, et l’évolution des modèles d’affaires, notamment l’offre de produits sous forme de services sur abonnement plutôt qu’en achat simple.  

Une obligation de se réinventer?

La lecture des orientations de la Stratégie oblige enfin les commerçants à une remise en question essentielle : et si le rôle même des commerçants était appelé à changer?

Par exemple, Amazon est un détaillant important, mais est aussi un acteur technologique majeur et un innovateur important en logistique intelligente. Qu’en sera-t-il des commerçants d’ici dans 10 ou 20 ans?

  • Peut-être pourraient-ils eux-mêmes se constituer en firmes technologiques, puisque la technologie prend une place de plus en plus grande dans leurs activités (et leur budget), ce qui leur ouvrirait toutes sortes d’opportunités?
  • Peut-être devraient-ils réfléchir à la création de nouveaux services ou produits qui feraient d’eux non seulement des revendeurs, mais aussi des producteurs?
  • Peut-être devraient-ils se rapprocher du secteur des startups d’ici afin de créer de nouvelles possibilités?

Dans tous les cas, en ce qui concerne le commerce électronique, “nous n’en sommes qu’au jour 1”, comme dirait Jeff Bezos. En espérant que cette Stratégie aidera aussi nos commerçants à innover autant (et même plus) qu’Amazon.

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