La Presse : regards sur un virage numérique

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La Presse+ au déjeuner, édition du 17 septembre 2015. Source : Ben Laurin

Cliquez ici pour accéder à l'entrevue de Simon Lamarche à Ici Radio-Canada Première  - Flash nécessaire :(

Très bonne nouvelle! Comme prévu, le quotidien La Presse annonce qu'il abandonnera ses versions imprimées en semaine. Dès 2016, seule l'édition du samedi sera offerte sur support papier. Du même souffle, le journal encourage fortement ses 80 000 lecteurs de l’édition papier de la semaine à utiliser La Presse+. On peut donc prévoir que le nombre de lecteurs dépassera les 500 000 lecteurs, selon les calculs de Gesca, ce qui en fait un média de masse très intéressant au Québec.

Chapeau à l’équipe de Guy Crevier pour avoir fait des choix difficiles et avoir réussi à répondre aux besoins de ses 3 plus importants clients, à savoir:

  • les utilisateurs, en leur offrant une plateforme attrayante et gratuite
  • les annonceurs, en créant un environnement immersif permettant de rejoindre la masse
  • les actionnaires, en développant un modèle d’affaires viables dans une industrie où peu ont trouvé de solution

Le lancement de Nuglif il y a quelques mois nous permet aussi de croire que Gesca pourrait être l'une de ces entreprises québécoises qui rayonnent à l’international par leur créativité. En effet, si le modèle d’affaires fonctionne, on imagine que ce ne sera pas seulement le Toronto Star qui va l’adopter! Pourquoi pas d’autres journaux aux États-Unis, en Europe ou en Asie qui ont eux aussi des revenus en perte de vitesse et peu de solutions pour y répondre.

Plusieurs défis sont tout de même à relever par l’équipe de La Presse+ pour réussir réellement ce virage numérique et redonner aux actionnaires un bon rendement sur le risque qu’ils ont pris. En voici quelques-uns:

 

Pour les annonceurs (par Simon Lamarche, associé)

La Presse + ou La Presse. Actuellement, La Presse + est l’édition tablette de La Presse. Comme mon collègue en parle plus bas, nous sommes dans un contexte multi-écran et La Presse doit redevenir multi-écran. À ce sujet, le fait de voir l’équipe d’Olive (régie qui représentait les 2 autres écrans - mobile et desktop) se joindre à l’équipe de La Presse est une très bonne nouvelle et on peut s’attendre à un meilleur lien dans l’ensemble de l’environnement La Presse.

La Presse doit aussi permettre plus d’options de ciblage aux annonceurs afin de combattre les géants de la publicité numérique comme Google, AOL, etc. qui innovent chaque jour avec de nouvelles options. Être un média de masse c’est bien, mais être en mesure de cibler c’est mieux! Dans le contexte actuel, l’offre de La Presse aux annonceurs est très pertinente lorsque l’on a un objectif de branding, mais traîne un peu lorsqu’on a des objectifs d’acquisition. D’après ce que j’ai entendu hier soir lors de l’annonce officielle, le reciblage devrait être disponible sous peu ce qui devrait aider La Presse dans ce sens.

Finalement, La Presse doit aussi être plus ouverte afin d’offrir plus d’inventaire en programmatique. C’est un défi de taille qui porte un lot de risque. En effet, les achats programmatiques sont perçus comme des placements à rabais qui sont beaucoup moins cher pour les annonceurs. Moins cher égal moins de revenus. Par contre, l’utilisation de données 1st party et 2nd party des annonceurs prendra de plus en plus de place dans les prochaines années et plusieurs annonceurs seront prêts à payer plus pour des placements permettant de croiser ces données. Est-ce que les revenus seront réellement moindres?

 

Pour les lecteurs (par Benoît Laurin, chef de pratique UX)

Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai acheté un journal papier. C’était peut-être le 12 septembre 2001, à bien y penser...

Pas de larmes, donc, quand Gesca annonce :

  1. la fin de l’imprimé
  2. pleins gaz sur La Presse+.

J'aime bien La Presse+. C'est un produit bien ficelé, testé, réfléchi, très sexy. Un modèle dans le genre. Une offre gratuite en plus! Ceci dit, trois ans après son arrivée, ce produit me laisse toujours aussi songeur.

D’une part il y a ce flou autour des autres composantes de l'écosystème de la marque : lapresse.ca, les applications mobiles. Pour assurer le succès populaire du nouveau bébé, on a fait des choix : graphisme hyper-léché, interactivité, contenus exclusifs. Sur ce dernier point, les contenus les plus distinctifs qui sont la signature du journal, ses chroniques et ses éditoriaux, sont désormais réservés en priorité à la tablette. Il y a donc La Presse+ et La Presse Moins, discriminées implicitement par type d’écran.

D’autre part, le tout-à-la-tablette entraîne forcément des enjeux liés au contexte d’utilisation et au choix du lecteur. Pour l’anecdote, j’aime faire ma revue de presse au lit à mon réveil sur mon téléphone. Je n’arrive pas à conjuguer tablette et déjeuner sans faire un gros mess dans la pièce. Et je persiste à penser que la tablette est à son meilleur dans le salon, sur le canapé, en soirée. (Si vous êtes de ceux qui posent leur tablette à l'horizontale, vous savez qu'il existe des positions de lecture plus ergonomiques et confortables. Si par ailleurs vous posez votre tablette à angle sur un support, toute interaction par le toucher devient immédiatement assez périlleuse ...et il y en a de la manipulation au programme si vous vous tapez toute une édition de La Presse+ : touche touche touche glisse glisse touche glisse !). Au-delà de ma mésadaptation tablettique, ces enjeux d’expérience utilisateur sont bien réels.

Reste que la formule marche. Les lecteurs sont au rendez-vous et lisent beaucoup et longtemps. Côté comptable, La Presse+ serait responsable de 75% des revenus du groupe, contre un petit 10% pour le Web et le mobile. Des chiffres stupéfiants! Le grand fait d’armes de La Presse+ est donc d'avoir rendu possible le passage d’une salle de nouvelles traditionnelle du mode papier au monde numérique en préservant sa viabilité économique, un tour de force pour cette industrie en crise.

Ce qui me laisse songeur, finalement, c’est la demi-réponse que La Presse+ constitue. Soit, ce produit a permis de sauver transitoirement les meubles. Mais ce n’est pas vraiment pour sa supériorité qu’on m’incite aussi fort à ouvrir ma tablette, c’est parce qu’on n’a pas encore résolu le modèle d’affaires Web/mobile. La Presse+ demeure une superbe incarnation numérique d’un journal imprimé, prisonnière dans son iPad. Le canyon multiplateforme qui reste à franchir est colossal.

J’ai hâte de voir la suite !

COMMENTAIRES

  1. francis

    les actionnaires, en développant un modèle d’affaires viables dans une industrie où peu ont trouvé de solution … société privée qui roule à perte… donc ils vont juste perdre moins d’argent

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    • Simon Lamarche

      Bon point Francis, on s’entend pour dire que les actionnaires n’ont pas encore vu d’argent revenir et que ça risque de prendre encore plusieurs années. J’ai tout de même l’impression que Gesca a en main une plate-forme qui pourrait leur permettre de ne pas fermer comme plusieurs journaux. Et potentiellement tirer des nouveaux profits de la vente de cette plate-forme!

      Répondre

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